vendredi

2005

L'aéroport était immense; de quoi perdre ses pas dans les dalles de l'oubli. La voix aseptisée du haut parleur avait du mal à se frayer un chemin jusqu'à mon tympan, le brouhaha de la foule étant le plus fort.
Chicago.
C'est là que tout avait commencé d'après les notes laissées dans ce carnet.
Chicago. Un rêve de gosse pétrie de séries américaines, dès son plus jeune âge. Et à présent mon pire cauchemar.
La rédactrice du carnet, c'est ma vraie mère. Elle parle d'une rencontre, d'une vie de laquelle je n'ai pas fait partie. D'un homme qui est peut-être mon père biologique. J'en suis réduite aux suppositions. Mes ongles ne résistent pas à ma nervosité, mes doigts se font fébriles et mon impatience gagne la charmante poupée qui me fait face. Elle m'annonce que l'embarquement a lieu dans le hall D et que je ne suis pas en avance. Précision inutile.
Chez moi tout à l'heure j'ai fait un sac rapide de mes placards et laissé le matou au voisin qui me drague depuis toujours. Ravis tout les deux de se retrouver entre mâles.
A l'arrivée, je compte prendre contact avec le cabinet de détectives dont parle le carnet, s'il existe encore. Et l'enquêteur, ce sera moi.
Avec ma chance, ils seront tous morts et les adresses du carnet auront changées. Un espoir subsiste: le téléphone qui a sonné dans le vide, mais sonné quand même.
L'avion a décollé, lourd, je survole une mer de nuages et le soleil me fait mal aux yeux. C'est une nouveauté pour moi, le soleil...

samedi

lui (3)

Le portail de la demeure était haut, des pointes dardaient leur bronze vers un soleil intermittent. Il avait voulu avoir un lieu sûr, il avait misé sur une protection rapprochée et commandée à distance. L'homme et la machine. Ainsi, c'est une caméra qui identifiait le visiteur, puis un garde. Sa paranoïa n'avait pas pour autant diminué. Ses crimes l'empêcheraient à tout jamais de se sentir en réelle sécurité, même auprès des membres de sa propre famille.



-"Tu m'as fait chercher? Je ne te dois plus rien, alors quoi que tu souhaites, j'espère que tu sais ce que tu fais!



-T'emballes pas, c'est pour le plaisir de ta conversation que je t'ai envoyé Jo! mais si tu n'es pas disponible, ou si mon hospitalité te mets mal à l'aise, rentre chez toi. Réfléchis cependant avant de tourner talons, il se pourrait que ce que je veux te dire soit important pour ton avenir...



-Toujours les devinettes, hein? le chantage ne fonctionne plus, j'ai passé l'âge, alors tu vas m'en dire plus, ou ton Chimpanzé, et pardon pour l'espèce, aura fait la route pour des nuts!



-C'est simple. J'ai un contrat sur la tête, je veux savoir qui veux prendre soin de ma santé. Je sais que tu ne nages pas dans une mer d'argent, alors en échange de tes renseignements, je te promets une retraite dans le paradis que tu choisiras.

-Ah ah, fais moi rire Hercule, des contrats tu en as des dizaines, alors te fatigues pas à me raconter des sornettes et dis moi ce que tu me veux vraiment!

-Tu as tort de le prendre à la légère, ce que je te demande est sérieux; mon territoire est immense et les loups sont à la porte; c'est ma famille qui est en jeu.

Hercule avait sa tête des mauvais jours. Il était possible qu'un événement ait déclenché cette demande, néanmoins mes services, chers, il aurait pu les trouver ailleurs. Je pensais qu'autre chose affleurait la paupière lourde du bandit, et je ne me trompais pas, comme la suite me l'a montré. J'acceptais pourtant, me flattant de l'irréprochable qualité de mas comptes rendus pour justifier les honoraires.

lundi

Elle (3)

Rentrée chez elle, endolorie, un peu hagarde, elle avait essayé d'oublier cette histoire; la peau avait gardé quelques morsures, mais le temps...

Et puis un matin, le réveil avait été plus difficile, les jambes lourdes et la tête étourdie; et ce matin là, elle avait su que sa vie changeait.

Rien. Elle ne lui dirait rien. De toute façon, aucune coordonnées n'avait été échangée et elle ne se sentait pas de lui téléphoner à la rédaction de son journal pour lui lâcher l'info, qui, même s'il ne s'agissait pas d'une guerre mondiale à leur échelle, ne resterait qu'un "private-scoop"...

Ce serait à elle seule de choisir; elle seule de décider, et elle seule de s'occuper de cet être qui assurément, bouleverserait tout et nécessiterait quelques adaptations.

Elle pris le temps de se faire un café, de prendre une longue douche, et de peser le pour et le contre avant d'appeler son chef pour lui demander que sa prochaine mission soit au siège de l'entreprise et non plus sur le terrain, invoquant des raisons familiales. Il accepta.
Puis elle appela chez ses parents.



Des années plus tard, ce matin...


Déjà, je savais que mon prénom n'était pas innocent. Je ne l'ai vu dans aucun calendrier, et faut chercher pour le trouver; l'année de ma naissance, il n'y en a eu que 40, mais je serais bien incapable d'en rencontrer une seule!
Voila, ma vraie mère, c'est une Camille, alors ma mère, celle que je connais, mais en fait non, m'a prénommée Bertille...je ne sais pas si c'est de l'humour, je ne sais pas si mon père, le vrai, pas l'autre, que de toute façon j'ai oublié depuis longtemps, ne s'appellerait pas Bernard...je ne sais plus!

Glenn est en train de me regarder comme si j'étais en petite mort; c'est un peu ça non? je ne suis pas la fille de ma mère, d'elle je ne suis pas née, alors sans mère je n'existe pas, je ne suis pas vivante; et je me tue à petit feu avec ces maudites clopes!

Dehors, il pleut toujours, pas d'espoir d'éclaircie. Dedans, c'est pareil. Et il faut nourrir le chat.

Glenn, mon ange gardien, vient de poser un croissant sur la table, et je ne suis plus la seule. Mes compères du matin, ceux qui ne se sont pas couchés et ceux qui vont au turbin, les nyctalopes en lunettes noires et les citadins visionnaires à qui le monde appartient tout entier.
L'atmosphère se fait bruyante, les visages changent à toute vitesse car là, c'est le moment de passage; pas de discussion paisible, ni de reflexion sensible. Et d'ailleurs, je n'y arrive plus.

Ma première décision sera de rentrer dans mon studio, faire garder Dizzy par mon charmant voisin, et prendre un train pour me retrouver chez moi à défaut de retrouver ma trace. A Dieu vat, dirait l'autre! Dieu? y croierai-je un jour?

vendredi

Elle (2)

C'est à la réception d'un hôtel où elle avait posé ses valises le temps d'une escale qu'elle avait fait sa connaissance. Bêtement. La vie qu'elle menait aurait pu lui réserver quelque chose de plus romantique, comme quand elle était à Rome, ou de plus aventureux, sur les pistes Africaines, ou dans la descente du Fleuve Jaune. Mais non. Le sort lui avait joué le tour de la banalité.
Elle était entrée dans le grand hall, pressée comme elle l'était toujours, et sans même le regarder, avait demandé à l'individu qui devait lui faire face, la clé de sa chambre.
C'est sa voix qui l'avait d'abord surprise; elle avait alors tourné la tête vers lui et lorsque son regard avait croisé le sien, ses jambes avaient failli se dérober sous elle. Elle était parvenue à cacher son trouble, mais sa voix s'était brisée sur le "merci" qu'elle avait murmuré.
Cela ne lui ressemblait pas, jamais elle n'avait ressenti cette brûlure au ventre, cette soif de Lui, cette appétit de L'Homme, qui la projetait dans un maelström de sensations fortes. C'était nouveau et déstabilisant.
Les jours suivants, elle se hâtait de rejoindre ses collègues de colloque, sans s'attarder, et d'ailleurs, elle ne l'avait plus revu.
L'intervention qu'elle devait faire sur la gestion de la crise du Sud Est Asiatique était programmée le dernier jour, ça lui laissait le temps de peaufiner son discours.
Elle fut de nouveau déroutée quand elle le reconnu à la tribune, et bien vite la pertinence de ses remarques lui fit oublier l'incongruité de la situation.
Néanmoins, jamais ils ne se parlèrent.
Leurs noms, leur profession, journalistes, elle de terrain et lui à la rédaction d'un hebdomadaire français, c'était tout ce qu'ils savaient l'un de l'autre, et c'était bien suffisant.
Les nuits étaient courtes, ils n'avaient pas le temps d'échanger d'idées ni de mots, ils n'avaient de temps que pour respirer un même air, toucher le même drap blanc, et s'absorber avidement chaque pores de la peau, pour n'être plus qu'un, momentanément.
Le seul souvenir de cet épisode, était la photo du sommet et le bébé.

jeudi

Lui (2)

Incroyable! il s'imaginait peut-être qu'il pouvait passer son temps à siroter son demi, de l'air nonchalant de celui qui n'a plus rien à perdre? elle était partie depuis plus de dix minutes et l'autre n'arrivait pas...en soupirant, il se leva, posa 10 francs devant le barman, et pris le risque de partir. Il rappellerait.
La berline frôla le trottoir en s'arrêtant devant lui. La porte s'ouvrit et le Gorille qui sortit pour se mettre en travers de son chemin n'avait rien d'aimable. Un peu contraint, mais sans peur, il s'assit à côté du cousin de l'homme, et attendit la suite.

-"J'ai rêvé, ou t'allais vraiment ficher le camp?"
-"Ça m'étonnerait que tu te souviennes de tes rêves, tu dois même pas savoir ce que c'est", lui rétorqua-t-il, bêtement.

C'est vrai, ce genre d'animal là a des réactions imprévisibles. Ils ont la fidélité du chien à l'égard du maître, acceptant les coups, les insultes et les récompenses, de façon identique. Jo ne faisait pas exception à la règle.

-"Tu devrais pas, mais je dirais rien, ça nous mettrais encore plus en retard. Il aime pas quand ça traîne."
-"J'y suis pour rien, ça fait des plombes que je réfléchis avec mon verre, et comme compagnie y avait mieux!"
-"Ouais, pour sûr, j'ai vu la Gonz sortir, j'te voyais bien la suivre!"
-"Comme quoi, tu vois, vaut mieux pas que tu penses."

mercredi

Des années plus tard

La pluie a effacé les faux semblants et les roues chuintent sur le goudron luisant. Il est tôt et je me dirige d'un pas pressé vers le troquet de Glenn, où je compte bien me faire offrir un café. La nuit a été courte mais je m'en remettrai, plus tard;

-Salut la môme! un café? t'as une tête d'épinard!
-Toujours aussi délicat! ouais, deux même, et j'ai pas dormi!

La petite table près de l'unique fenêtre étant disponible, j'y posais mon sac, sortis mes clopes...et les remballais aussitôt me rappelant ce décret sorti il y a peu sur le tabac et les lieux publics, une longue histoire de je t'aime moi non plus!
Je fonctionnais au ralenti, néanmoins il me fallait prendre une décision. Ma mère n'était pas ma mère, OK, mais ça n'expliquait pas tout. Si je n'avais pas trouvé cet agenda, jamais la vérité ne m'aurait explosé au visage, et des gens me devaient des explications. Plusieurs déplacements étant à envisager, il faudrait que je m'arrange pour les cours. Et pour les finances. Je ne savais plus de qui et de quoi j'héritais, ni même si j'en voudrais. Ma tête gémissait, la nicotine me manquait, Glenn le vit et me fit signe d'y aller. Peu de risques que la maréchaussée débarque si potron minet, la ventilation au max, je pouvais me régénérer...
C'est par hasard que cette bombe était tombée dans mes mains; j'avais trouvé le double fond d'un tiroir pas très secret dans le secrétaire que j'avais récupéré dans la remise du cousin, secrétaire ayant appartenu à ma mère. Ça avait été drôle de le décaper, rétablir les angles et le repeindre en noir; et puis intriguant de voir ce tiroir au format disproportionné , curieux de trouver ce carnet et suicidaire de le lire...j'étais à présent dans le noir, seule, et dans la mouise. Jusqu'au cou.

lundi

Elle

Elle n'avait l'air de penser à rien et pourtant...deux heures qu'elle était là à se remettre de ce cataclysme. Ils ne l'avaient pas ratée, elle s'était effondrée, elle aurait du mal à s'en remettre. Et le coude levé, et le coude sur le zinc, elle savait bien que la rechute risquait d'être fatale.
L'homme sur sa droite l'avait regardée d'un air fatigué de celui qui sait la vie, ou plutôt son manque, une lacune enfouie et jamais apprise ni retrouvée. Ils feraient un beau couple de paumés ces deux là, et pour ça elle s'attendrissait sur une impossibilité.
Son porto bu, elle se lève, rajuste sa robe, et se dirige d'un pas faussement assuré vers la sortie. L'homme la suit des yeux, attendant un signe, une reconnaissance, en vain.
La silhouette s'éloigne, il la distingue se faire avaler par la bouche de métro, et disparaître.
Merde, un bref instant l'espoir de se faire de nouveaux souvenirs l'avait caressé, c'était foutu. L'autre allait arriver, il devait rester comme la bernique sur le rocher, femme ou pas femme fut elle usée...

dimanche

Lui

La femme qui lui faisait face était belle mais fanée. Il n'aurait pas voulu l'avoir pour compagnie ce soir, il avait déjà assez à faire...
L'autre lui avait demandé de passer et il n'avait pas pu refuser; le regret l'avait saisi dès que le combiné avait tinté contre la bakélite, mais c'était trop tard; et il se trouvait là, dans ce bouge glauque, à la fumée tenace, et aux relents de mauvais alcool.
Il se demandait en revanche ce qu'elle faisait à ce comptoir, dans cette robe trop légère pour l'humidité ambiante, avec ces escarpins encore brillants de la flaque d'eau qui persistait sur le trottoir...elle attendait quelqu'un, sûrement, et le monsieur se faisait long!